Vingt-sept ans après son départ d’exil en 1993, l’écrivain congolais Pie Tshibanda retrouve la RDC, sa terre natale. Hamaji magazine a rencontré Pie Tshibanda et a découvert l’homme, l’écrivain et le psychologue. Entre son départ d’exil, le passage de flambeau avec la nouvelle génération et ses conseils pour réussir en écriture, l’auteur d’ “Un fou noir au pays des Blancs” nous a ouvert son cœur. Un entretien recueilli par Iragi Elisha.

Bonjour Pie Tshibanda. Vingt-sept ans après votre départ, que représente pour vous ce retour au pays ?
C’était difficile au début avec la chaleur, mais je ne pourrais me plaindre avec le froid qu’il y a en Belgique. Je me réadapte à certaines situations; comment traverser la rue par exemple. Je me suis foulé le pied en descendant d’un taxi (rires). En même temps, les souvenirs reviennent, on m’a appelé de partout, la presse, les centres culturels, les universités, les interviews. Ce qui m’a le plus plu c’est qu’on dirait que j’étais très attendu. Je suis revenu pour dispenser des ateliers d’écriture, promouvoir mes livres et passer le relais à la jeune génération qui prendra notre place, quand on ne sera plus là.

De l’émotion, j’imagine ?
Oui, j’ai ressenti beaucoup d’émotion en retrouvant ma ville, le bureau où j’ai travaillé, ma maison, les amis. Je suis content de mon voyage. J’ai vu le Congo de ceux qui ont… et le Congo de ceux qui n’ont pas. Ça ne devrait pas être ainsi. L’amour ne diminue jamais quand on le partage. Le dicton dit qu’il n’y a pas de joie à être heureux tout seul.

Vous voulez passer le flambeau à la nouvelle génération, pourquoi estimez-vous que ce geste symbolique est nécessaire ?
C’est nécessaire parce qu’entre générations, la guerre est inutile. Les vieux ont de l’expérience et les jeunes arrivent avec cette énergie. Nous, les vieux, maîtrisons le réseau, l’édition et tout le reste. Avant de laisser brûler la bibliothèque que nous sommes, les jeunes doivent y soustraire les livres qui sont notre expérience.

Expliquez-nous cette relation que vos œuvres et votre vie entretiennent avec l’histoire de la RDC.
Je suis un homme sensible et quand je vois les souffrances autour de moi, j’en ressens la douleur. Les infirmiers en grève, les policiers auxquels il faut tendre la main, toutes ces souffrances… Et j’apprends qu’on distribue des jeeps aux parlementaires! Ces situations me révoltent et me poussent à m’exprimer. Mes œuvres ont donc cette essence sociale que ce soit «Femmes libres, femmes enchaînées», «Je ne suis pas sorcier» ou «Un cauchemar». Ma littérature est dénonciatrice. Aujourd’hui, le nuage de sang dont parle mon personnage dans «Un cauchemar» pleut encore sur les populations de l’est de la RDC. Je parle au nom de ceux qui n’ont pas la parole, je prétends être l’avocat du peuple.

Et votre plume dérange souvent…
La littérature ne plait pas à tout le monde. Les journalistes, les écrivains, les défenseurs de droits de l’homme dérangent. Il vaut mieux déranger que se taire parce que le silence deviendra un jour, un acte complice. En 1992, il s’est passé des événements malheureux ici au Katanga, j’ai vu des gens souffrir et mourir. À travers le regard de ces gens, je lisais un questionnement sur moi. J’ai alors réalisé un film qui n’a pas plu. J’ai été convoqué par les autorités, chassé de mon travail, menacé. Alors je suis parti en exil. De mon pays d’exil, je n’ai pas arrêté de clamer les injustices, même si des voix se lèvent pour exiger que nous oubliions. Voilà le lien entre ma sensibilité, mon exil et ma création. Avec l’âge, j’ai entendu l’appel de la Terre natale, et j’avais envie de rentrer d’où j’étais venu, à la source.

Le public l’oublie souvent, mais Pie Tshibanda c’est aussi un psychologue de métier. Parlez-nous de cette facette de votre vie.
J’ai eu la chance de travailler comme psychologue après mes études à l’Université de Kisangani. J’ai été directeur d’étude à Luisha, j’ai enseigné pendant sept ans à la mission Kapolowe, où, d’ailleurs pour l’anecdote, j’ai eu Moïse Katumbi comme élève. J’ai travaillé comme psychologue d’entreprise à la Gécamines pendant sept ans, ce fut ma dernière expérience au Congo avant l’exil. En Europe, j’ai poursuivi mes études en Sciences de famille et sexualité et cela m’a permis de rester dans mon domaine de psychologue.
J’ai beaucoup de sollicitations pour mes œuvres et j’ai fait de la littérature mon activité principale. Cependant, je tiens à ce que mon discours touche le public, qu’il le change. Je reçois des témoignages de gens qui me disent après un spectacle, “On sent vraiment que tu es un psychologue”. Pour les élèves, j’ai écrit quatre livres de Psychologie, agréés par le ministère de l’Enseignement, destinés aux promotions de la troisième à la sixième des Humanités.

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes qui rêvent d’un parcours à la Pie Tshibanda ?
D’abord, c’est d’accepter de souffrir. J’ai beaucoup souffert dans ma vie et c’est ce vécu qui m’a forgé en tant qu’écrivain. La souffrance, on peut la sublimer. Que les jeunes n’aient pas peur de souffrir parce que tout ce qu’ils peuvent emmagasiner, c’est une arme pour défendre et partager leurs expériences. La deuxième, c’est de travailler sans se poser de questions sur les obstacles. Commencez par écrire, le livre se défendra lui-même. Troisième chose, révoltez-vous. Que les jeunes ne s’accoutument pas au mal. Et soyez honnêtes avec vous-même.

Pie Tshibanda, merci.